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SATYRICON

14 mai 2018

Satyricon3

Satyr (chant)

Paris – Mercredi 7 mars 2018

« La finalité de l’art est d’apporter un sens émotionnel et spirituel à la vie »

 

 

Ce soir commence une nouvelle tournée européenne. Quelle est l’idée, quel est le but de cette tournée si on la compare à la première tournée effectuée à l’automne dernier.

Si nous jouons à Paris aujourd’hui, c’est parce que la salle parisienne dans laquelle nous devions jouer fin septembre dernier était en proie à une panne électrique majeure et nous avions donc dû annuler notre concert. Paris était concerné par la première et principale tournée européenne. La présente tournée couvre les autres villes que nous ne pouvions pas visiter à l’occasion de la première. Nous n’aimons plus devoir assurer de longues tournées comme par le passé donc nous faisons en sorte de limiter la durée de nos tournées à un mois maximum. Plutôt que d’effectuer une tournée de 8 semaines en Europe, je vais préférer 2 tournées de 4 semaines. En résumé, la première tournée concernait des villes comme Londres, Paris, Berlin, Stockholm, Copenhague… Et pour celle-ci, c’est Hanovre plutôt que Berlin, Birmingham plutôt que Londres, Malmö plutôt que Stockholm. Des villes de taille moins importante, donc. Paris fait partie de la tournée car nous n’avions pas pu nous y produire la dernière fois et je suis content que nous puissions être ici ce soir. Nous avons pour habitude de pas mal jouer en France et pas uniquement à Paris. Quand nous sortons un album, nous jouons dans 5 ou 6 villes françaises. J’ai toujours pensé que la France était un territoire clé pour Satyricon.

 

Les chroniques au sujet de Deep Calleth Upon Deep sont plutôt bonnes, ce qui est plutôt satisfaisant… Mais après toutes ces années, les chroniques t’intéressent-elles toujours ?

Il m’est difficile de m’y intéresser. La plupart du temps, je ne les lis pas, à moins que quelqu’un me recommande particulièrement la lecture de l’une d’entre-elles. Je peux te dire exactement pourquoi. C’est parce que j’attends une approche professionnelle du sujet. Par exemple, j’aime l’art, particulièrement dans sa représentation visuelle. Mais j’estime que je ne devrais pas chroniquer des œuvres pour autant car je ne suis pas un expert en la matière. Et je pense qu’on ne doit pas rédiger des chroniques portant sur de la musique si on est juste quelqu’un qui aime la musique. Seul un expert en la matière devrait y être habilité, si tu préfères. Il arrive que des chroniques se résument à ça : « Ouais, je suis allé voir Satyricon. J’ai raté mon train donc j’ai raté les 3 premiers morceaux mais j’ai trouvé que l’atmosphère était super. Je suis allé au bar acheter des bières avec des potes et il y avait une bonne énergie qui se dégageait que je suis revenu… ». C’est tellement stupide, non ? Car ça n’a rien à voir avec la musique. Je pense que je suis un expert en termes de musique et que si je devais écrire une chronique, je ferais un effort pour décrire ce que cette écoute procure, ce qu’elle exprime. Et en fonction de mon analyse et de mes interprétations, décrire ce que je pense que les artistes essaient de transmettre et s’ils parviennent à le faire avec succès. Mais aussi, exprimer ma perception et imaginer ce que sera celle des autres. Voilà donc pourquoi je ne n’écrirai pas de chroniques sur des tableaux : parce que je les apprécie mais que ma connaissance sur le sujet ne me permet pas de communiquer de manière professionnelle à des amateurs d’art. Toutefois, de temps en temps, il arrive que des gens écrivent des critiques très intelligentes et que des gens aient la gentillesse d’attirer mon attention sur celles-ci. J’essaie alors de les lire et de comprendre un peu par leur biais comment ce que nous produisons est perçu. Ce qui est intéressant concernant les prestations live, c’est la multitude de différences par rapport à un contexte de disque. Quand tu écoutes un disque, tu es généralement en position assise et non debout. Il n’y a pas de jeux de lumière, il ne fait pas aussi chaud que dans une salle de concert et tu n’es pas entouré de plein de gens. Et puis, il y a le son… Même si Satyricon sonne bien live, c’est toujours mieux sur les disques car tu y trouves davantage de précision, les réglages sont plus fins. Ecouter un groupe dans des conditions live et sur disque équivaut à deux expériences différentes. Mais ce qui est fascinant quand tu joues live, c’est de pouvoir lire les émotions et expressions des gens qui sont face à toi. C’est une forme de chronique qui a plus trait à l’instinct primaire ! (rire)

 

Satyricon est un groupe qui interprète à un moment ou un autre l’intégralité des titres issus d’un nouvel album. Est-ce un devoir que de donner sa chance à chaque morceau ?

Je considère que chacun de nos morceaux dispose d’une personnalité unique, pour ainsi dire. C’est un grand privilège que de travailler à la construction de la personnalité musicale d’un morceau. Un morceau est la résultante  d’arrangements, de matériel, de la maîtrise de chaque instrument par les musiciens… J’aime penser qu’un morceau est davantage un voyage qu’un simple passage. Selon moi, un morceau est réussi si je sens que je peux plonger dans son univers en tant qu’auditeur. Un peu plus tôt aujourd’hui, en guise de routine et d’entrainement, j’écoutais quelques-uns de nos morceaux. C’est quelque-chose que je pratique de sorte à mémoriser les paroles mais aussi les petits détails associés à la batterie sur lesquels je peux continuer d’échanger avec Frost (batterie) mais aussi certaines spécificités liées à la guitare qui me permettront de dialoguer avec les guitaristes, par exemple. Bref, j’étais justement en train d’écouter un morceau figurant sur Deep Calleth Upon Deep, « Burial Rite » et chaque fois que je l’écoute, je m’entraîne et visualise son contenu pendant 6 minutes et demi, ce qui me place d’un point de vue spirituel dans un autre monde. Et quand le morceau est terminé, je suis de retour à l’endroit où j’ai commencé. A mon niveau, qu’il s’agisse d’un de mes morceaux ou celui d’un autre groupe, le morceau est réussi si, d’un point de vue philosophique, nous touchons au but de ce que l’essence de l’art devrait être. L’art devrait être une forme d’exutoire vis-à-vis de notre vie de tous les jours. Prenons un exemple : nous sommes en France, le pays des innovateurs gastronomiques. Certains diront : « un restaurant gastronomique, c’est trop de théâtre et des assiettes pas assez copieuses ». Mais quand tu te rends dans un tel restaurant, il n’est pas question de te gaver, c’est justement du théâtre ! Tu restes assis pendant 3 heures et demi et tu profites d’une forme de service qui se démarque et dont tu ne bénéficies pas dans une brasserie. Le vin est de qualité supérieure, tout comme la nourriture. La présentation s’assimile à celle d’une œuvre d’art. Typiquement, le cadre est superbe, tu vis une super expérience et tu oublies tes problèmes, ta vie quotidienne et tes devoirs. Pendant 3 heures et demi, tu es dans un monde à part et quand tu en sors, c’est fini et tu retournes à ton quotidien. Et puis, un livre est une expérience similaire : tu es immergé dans son monde. Quelquefois, peut-être tous les 3-4-5 ans, tu regardes un film dont tu espères qu’il ne va jamais se terminer car il te permet d’expérimenter une forme de plénitude. Selon moi, c’est la quintessence de toute forme de qualité et la musique en fait partie. Sa caractéristique la plus essentielle est sa capacité d’emmener celui qui se trouve au bout de la chaîne vers un monde différent de celui qu’il fréquente au quotidien. Il y a des gens qui ne comprennent pas ce qu’est l’art et qui estiment que construire un opéra est trop onéreux, tout comme financer un orchestre symphonique. Ils ne comprennent pas la valeur associée à ces éléments car la finalité de l’art est d’apporter un sens émotionnel et spirituel à la vie. Il n’est pas possible d’évaluer sa valeur à 10 €, 100 €, 1.000 €, 100.000 €… Elle est inestimable.

 

Il y a 3 ans de ça, j’ai interviewé Frost dans cette même salle. Satyricon (2013) avait connu un beau succès et Live At The Opera (2015) était sur le point de sortir. Vous exprimiez un immense sentiment d’accomplissement artistique à l’époque. Je m’étais dit : «  Comment arriveront-ils à de nouveau atteindre ou dépasser un tel sentiment par la suite » ?  Comment avez-vous géré cette période exceptionnelle et êtes-vous parvenus à entretenir cette flamme ?

D’une certaine façon, il me semble important, à travers Deep Calleth Upon Deep, de remercier l’album Satyricon ainsi que l’album Live at The Opera pour leur contribution à ce qu’est devenu Deep Calleth Upon Deep. Tous les éléments que je trouve accomplis d’un point de vue artistique et importants sur Deep Calleth Upon Deep reposent sur des expériences positives vécues à l’époque de l’album Satyricon, plein de choses effectuées sur cet album qui nous ont dirigés dans la bonne direction. Par exemple, le jeu de batterie de Frost est bien meilleur sur cet album que sur The Age Of Nero (2008) et 10 fois meilleur que sur Now, Diabolical (2006). Et sur Deep Called Upon Deep, il est un million de fois meilleur que sur l’album Satyricon. Deep Calleth Upon Deep est son œuvre emblématique. Rien de ce qu’il a pu accomplir avec Satyricon et certainement encore moins au sein de 1349 ne s’en rapproche. Son jeu sur Deep Calleth Upon Deep est bien plus sophistiqué et complexe que quoi qu’il ait fait par le passé. Des batteurs aussi incroyables que Dirk Verbeuren m’ont envoyé des sms illico : « j’adore l’album et le jeu de Frost est dingue » ! Il y a tellement de batteurs de premier ordre qui sont fans de Satyricon et qui ont apprécié le travail de Frost sur cet album et qui ressentent que son jeu a atteint de nouvelles hauteurs. Il y a plein d’explications à ça et une des principales repose sur l’expérience accumulée lors de l’enregistrement des précédents albums. L’utilisation raffinée et subtiles du basson, du contrebasson, de la clarinette basse, des violoncelles et des violons n’a aucun lien avec Live At The Opera. Je veux dire par là qu’à l’occasion de Live At The Opera, nous n’avons pas eu recours à un orchestre symphonique ou quelque-chose dans ce genre : nous n’avons utilisé qu’un chœur d’opéra. J’ai partagé de super expériences avec la personne avec laquelle j’ai élaboré les arrangements pour Deep Calleth Upon Deep, notamment en ce qui concerne les violoncelles, les bassons, contrebassons, violons, etc. J’ai la certitude que l’expérience tirée de notre collaboration sur Live At The Opera nous a permis de faire des choses que nous n’aurions jamais été capables de faire sans elle.

 

Tu connais bien le Hellfest car Satyricon va y jouer pour la 5ème fois. Quel est ton jugement concernant le festival ?

Le Hellfest est aujourd’hui un des plus gros festivals de heavy metal à l’échelle mondiale. C’est très intéressant pour nous d’avoir accompagné son cheminement quasiment en y jouant quasiment une fois sur deux. Je t’ai dit un peu plus tôt que la France était un pays très important pour l’histoire de Satyricon, une chose que nous avons prouvée depuis que nous avons entrepris des tournées. Il faut se souvenir que le tout premier concert que Satyricon a donné en dehors d’Oslo l’a été à Paris. Au Gibus. Où Jimi Hendrix, Led Zeppelin, The Doors et tous ces groupes légendaires ont joué. Il faut réaliser qu’à une époque, les groupes de black metal ne jouaient qu’à Paris et peut-être aussi à Lyon. Nous, nous allions également à Strasbourg, Nantes, Toulouse et même dans des endroits comme Avignon ou Rennes… Nous jouions dans tout le pays, pas uniquement dans les grandes villes. Et quand nous jouons au Hellfest, nous ne jouons pas que pour le Hellfest mais pour la France entière. C’est mon sentiment. Je pense que nous avons établi un lien très fort. Je sais qu’il y a aussi des gens qui viennent de Belgique, des Pays-Bas et probablement de Norvège mais j’ai surtout le sentiment de jouer pour la France. Je trouve qu’il est amusant d’avoir vu un festival ambitieux, mais pas de grande taille, être devenu l’un des plus gros festivals mondiaux en termes de heavy metal. Je pense que la clé pour le Hellfest sera, à l’avenir, de ne pas reproduire l’erreur qui est faite en Allemagne où leurs festivals deviennent des parcs d’attraction, du heavy metal à la sauce Disney. Tu sais notamment de quel festival je parle… Je n’ai pas de respect pour ça. C’est à l’opposé de la culture heavy metal avant toute chose. J’espère que le Hellfest saura rester dans le droit chemin.

 

Interview : Wombat.

Un grand merci à Kai (Napalm Records), Caroline (ass. TM) et Elodie (HIM Media).