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Interview exclusive pour hellfest.fr : Nemtheanga (PRIMORDIAL)

23 mai 2016

« J’aime l’atmosphère qui règne au Hellfest. L’ambiance au sein de la foule est plaisante… Si on excepte la présence de ces mecs qui se déguisent en animaux crétins, etc. Il faut vraiment être un péquenot pour faire ça. » – Nemtheanga – Le Divan du Monde, Paris – 21/04/2016

 

Aujourd’hui, c’est la première journée d’une tournée de 10 dates. Quel est ton état d’esprit ?

Ça va, c’est positif. Il est désormais plus compliqué de tourner, en raison de l’impact qu’ont les festivals ainsi que des trucs comme YouTube et consorts. Amener des gens à fréquenter les salles n’est plus aussi facile qu’avant. Mais bon, en disant ça, nous n’avons pas vraiment effectué de tournée depuis un bail. Dans le cas présent, les préventes sont bonnes et nous avons pu choisir les groupes à l’affiche avec nous, des groupes que nous connaissons et que nous apprécions. Quelquefois, quand tu te rends à un concert pour voir un groupe, il y a 2-3 groupes avant, voire 5, et tout le monde s’ennuie car ces groupes n’ont que le niveau pour sortir des démos et personne n’a envie de voir de tels groupes. Là, ce sera peut-être plus intéressant pour le public.

 

Quelle est l’ambition, quel est le but, de cette tournée?

L’ambition, je suppose, est très simple : faire venir les gens. Il se trouve que les gens ont l’habitude de te voir dans le cadre de festivals, ce qui signifie que, à moins que tu sois headliner, tu ne disposes que de 45-60 minutes. Et pour Primordial, ça représente peu de morceaux. Il est donc important de donner l’opportunité au public de voir un set de Primordial en bonne et due forme, piochant dans tous les albums. Par le passé, nous avons donné des concerts qui duraient 2 heures et demi, quelquefois 3 heures, chose que j’aime faire personnellement. Mais ce n’est pas la norme non plus car la capacité d’attention du public n’est plus celle qu’elle était. Mais les fans de Primordial savent conserver plus d’intensité. C’est donc bien que les gens soient en mesure de voir un vrai concert de Primordial. Pas juste nous et eux dans un champ, 5-6 morceaux et c’est fini, quoi ?! Comme je l’ai dit, la culture des festivals tue les tournées.

 

Ton prénom est Alan mais quand tu montes sur scène, tu deviens Nemtheanga. Pourquoi t’est-il nécessaire de procéder à cette transformation quand tu dois te produire live ?

C’est un peu Jeckyll et Hyde. Tu es toujours la même personne mais le contexte live met en scène ce côté plus spectaculaire de ta personnalité. Il n’est pas question de jouer la comédie : c’est davantage la libération de cette sorte d’autre énergie, celle de l’autre versant de toi, sans vouloir sonner prétentieux. Il y a un côté rituel – se vêtir, se maquiller – pour devenir cet autre toi, en opposition à ce que tu es normalement. Ce n’est pas du théâtre, même s’il y a une certaine théâtralité. Et puis cela fait également partie de la tradition du heavy metal tel que je l’aime. J’ai toujours été plus intéressé par des groupes comme Celtic Frost, Bathory, Venom ou Sabbath que par des formations plus terre-à-terre comme Sacred Reich ou Testament, même si j’en apprécie quand même quelques-unes.

 

Selon toi, quelle est la valeur ajoutée de Primordial au sein de la scène extrême ?

Je ne sais pas. Je suppose que tu devrais poser la question à quelqu’un qui écoute notre musique ? (rire) Je ne sais pas. Nous avons tracé notre propre chemin pendant toutes ces années. J’aimerais penser que nous sommes une petite épine dans le pied du mainstream. Nous ne sommes pas un groupe underground. Nous faisons partie du mainstream mais, contrairement aux nombreuses formations qui traitent de sujets comme le fantastique, l’évasion ou des trucs qui n’ont aucun sens, nous, nous nous reposons sur un fond culturel, historique, et ça, les gens le sentent. Genre, tu vas voir un concert et qu’est-ce que tu peux donner en retour à un groupe dont les chansons parlent de licornes, de fantastique, de folklore, de mythologie ? Ce sont des sujets qui ne font pas vraiment partie de ton monde. Donc nous, nous essayons de traiter, dans un format sombre, de l’histoire et de la société ; des sujets auxquels les gens peuvent davantage se projeter. Nous avons ainsi l’impression que les gens peuvent ainsi davantage s’identifier à nous. Si bien que quand tu montes sur scène avant ou après certains groupes… Genre, pendant un festival, si tu joues avant un truc merdique comme Arch Enemy, qui n’a vraiment rien à dire si tu prends le temps d’y regarder de plus près… Nous espérons être des anti-héros, un groupe que les gens montrent du doigt en disant « Regarde, ils sont sérieux dans leur démarche ». J’ai cette position d’outsider, ce statut d’anti-héro.

 

Quelles sont les qualités humaines nécessaires pour faire partie de Primordial ?

Cela fait tellement longtemps que les gens sont là que c’est difficile de le dire. Chacun est tellement différent au sein du groupe. Nous apportons tous des choses différentes. Ciarán (MacUiliam – guitare) et moi ne pourrions pas être plus différents…. (sourire) Il y a une volonté commune de créer une oeuvre qui ait de la valeur, de la signification, qui nous survive. Qui, 10 ans après notre disparition, soit toujours écoutée et qui procure encore de l’émotion chez les gens. Nous essayons d’être honnêtes et de faire les choses avec intégrité et de ne pas nous compromettre avec la dernière mode, quelle qu’elle soit. Si chacun à ce même ressenti et que nous restons dans cette optique, et bien, nous devons partager le même objectif unificateur. Mais si nous sommes tous assez différents, nous apportons tous notre pierre à l’édifice. C’est juste une question de faire les choses avec honnêteté, tu sais ?

 

Je voulais te demander comment tu voudrais qu’on se souvienne de Primordial une fois que son histoire aura pris fin. Quelque part, tu y as déjà un peu répondu…

Ouais… Juste pas de compromis. J’ai toujours fait ce que… Tu sais : dis ce que tu penses, pense ce que tu dis. C’est vraiment simple. Et si tu ne le fais pas, je n’ai pas de temps à te consacrer. Nous voulons marquer le coup vis-à-vis de toutes ces choses que nous détestons à propos de la culture moderne. A notre petit niveau, nous essayons de faire au moins preuve de résistance face à ça. Et puis nous ne voulons pas uniquement offrir de la distraction. Nous voulons prendre position. Sans être prétentieux, il s’agit aussi d’art et il faut émouvoir les gens, faire qu’ils s’investissent. C’est également un point important. Oui, il est question de faire les choses avec honnêteté.

 

J’ai eu une idée bizarre ce matin… Comme tu le sais, Axl Rose doit remplacer Brian Johnson au sein d’AC/DC pour quelques shows. Si toi, tu n’étais temporairement pas en capacité de te produire sur scène et qu’annuler des dates n’était pas concevable, qui serait ton remplaçant adéquat ?

Je pense que la meilleure option serait de réitérer ce qui s’est passé au Bloodstock en Angleterre, où j’ai soudainement perdu ma voix. J’ai vraiment perdu ma voix, littéralement. Du coup, le public s’est mis à chanter. C’était fantastique : le public tout entier s’est mis à chanter les paroles et le groupe a continué de jouer. Moi, j’étais juste debout à écouter. Donc le public peut chanter à ma place, tu sais. C’est la meilleure réponse, je suppose. (sourire)

 

Le black metal et le punk hardcore sont deux styles très différents. Mais j’ai toujours pensé que leurs fans étaient très similaires dans le sens qu’ils percevaient leur musique comme une sorte de philosophie, de façon de vivre. Partages-tu ce point de vue ?

Peut-être. Mais je pense que le metal a ruiné le punk et que les punks ruinent le metal. Avec leur politique. C’est une question difficile car il est très dur d’y répondre sans prendre en considération les antifas et leurs tactiques d’intimidation vis-à-vis de la scène du metal extrême, leurs sortes d’accusations vis-à-vis… De ce à quoi ils devraient s’opposer au sein de la scène metal. Ce sont juste des conneries infantiles, tu sais. A titre personnel, je vois le mot « punk » comme un verbe, un verbe « fashion ». J’aime le vieux punk, celui de Discharge ou Minor Threat. Mais pour moi, le punk des années 70, ce sont les habits neufs de l’Empereur. Le punk des années 70 est né dans un magasin de fringues à Soho, il a été créé par la classe moyenne londonienne. La vraie musique de la classe ouvrière, c’était Saxon, putain. La NWOBHM, c’était de la musique de classe ouvrière. Pas le punk. C’est un verbe, une mode adoubée par MTV et les autres. Pour moi, le punk n’existe pas sauf si on parle de Conflict, Crass, Discharge, tous ces groupes : voilà ce que je considère comme étant du vrai punk. Mais, je pourrais dire que je perçois une attitude orthodoxe similaire entre black metal et punk. Un truc étrange s’est déroulé à la fin des années 90. Je pense que le punk a atteint une sorte de cul de sac musical. Si bien que les punks ont découvert quelque chose de beaucoup plus intéressant. Burzum. Là, c’est devenu : « Nous aimons bien mais nous n’adhérons pas à l’aspect politique donc nous allons essayer de faire changer la scène entière ». Et c’est ce qu’ils se sont évertués à faire ces 10 dernières années. Une sorte de système anonyme, sans discussion, ni débat s’est instaurée. Des gens peuvent valider leur existence de manière péremptoire et par procuration en intimidant des petits groupes de metal pour pas grand-chose… Un pauvre gamin qui a un collier avec le marteau de Thor et un t-shirt Ensiferum, quoi… La scène metal n’a pas besoin des punks. Je trouve qu’ils ont inoculé un poison au sein de la scène. C’est mon point de vue. Mais je comprends bien ta question: l’attitude othodoxe est la même. C’est juste qu’ils sont rentrés dans notre scène parce que la leur était devenue tellement chiante. Après, cela va de soi car la scène black metal était tellement plus excitante, plus vibrante. Quand est sorti le dernier truc punk intéressant ? His Hero is Gone, Tragedy, From Ashes Rise… J’adore ces groupes mais ça remonte à 15 ans. C’est un sujet compliqué et je vais sans doute me causer des ennuis en disant ça, mais bon… Tu sais, ce n’est pas une bonne façon de créer un monde meilleur. En faisant annuler des concerts, en refusant le débat, tu amènes les gens à l’opposé de tes idées : « Je t’emmerde, tu n’as pas le droit de faire annuler mes concerts ! ». C’est complètement contre-productif. Toute forme de censure à cet égard est contre-productive. Dis aux gens de ne pas prendre de drogue et ils prendront de la putain de drogue. Dis aux gens « Hey, nous allons faire annuler vos concerts car nous n’aimons pas votre imagerie » : ils y reviendrons d’une autre façon ou tu les conduiras à rejoindre la vraie droite, qui est 10 fois pire que l’idée initiale. Je ne sais pas… Ça en arrive au point où j’ai envie de remettre les compteurs à zéro… Désolé, c’était une putain de longue réponse ! (rire) Le truc, c’est que j’adore le vieux punk. J’ai plein de potes qui sont punks. C’est juste qu’au final, ils finissent par incarner ce à quoi il voulait s’opposer initialement. Sans le vouloir.

 

OK, un sujet peut-être plus léger… J’ai l’impression que l’Irlandais est particulièrement fier de son pays. Pourquoi penses-tu que les Irlandais sont si fiers de leurs racines ?

Je ne sais pas… Personnellement je ne vois plus le sujet de la même façon. Mes vues concernant le nationalisme ne sont plus ce qu’elles étaient car… J’ai vraiment réfléchi à ce que le drapeau irlandais représente. Et il en résulte que ce qu’il incarne est très sombre. Un siècle de maltraitance institutionnalisée des enfants par l’Eglise catholique et les institutions qui ont caché la vérité. J’avais l’habitude de soutenir le peuple face à l’Eglise et face à l’Etat. Mais j’ai réalisé que les gens étaient complices du système. Je me suis donc devenu un opposant à l’Etat, à l’Eglise et au peuple. Je me suis donc retrouvé, d’une certaine façon, en opposition avec la plupart des éléments de la société irlandaise qui ont contribué à bâtir 100 ans de pauvreté, de corruption, de maltraitance systématique des enfants. Ma vision donc va donc bien au-delà de l’image clownesque et merdique de la Saint Patrick à laquelle tout le monde souscrit. Notre peuple a construit un passé très sombre. Il y a aussi des superbes et glorieuses choses achevées à travers l’histoire du pays mais elles sont souvent caricaturées via des clichés et les gens semblent oublier que… Tu sais, il y a 2 ans, un charnier d’un millier de bébés a été découvert à proximité d’une entité religieuse, les Sœurs de la Charité ou quelque-chose comme ça… Il ne s’agit pas d’enfants morts il y a 100 ans. Il s’agit d’enfants de 1984… Ce passé sombre s’est prolongé jusque dans les années 80 et le début des années 90. Je n’ai donc pas envie de brandir le drapeau de mon pays de la même façon car tout ceci représente trop pour moi. Derrière cette imagerie en carton-pâte se cache une réalité bien plus sombre et je préfère ne pas la nier, ce qui me vaut des remontrances de la part de mes amis qui veulent faire du battage autour du nationalisme irlandais. Ceci ne m’intéresse plus vraiment, pour être honnête. Il y a bien sûr des trucs dont je suis fier, notamment celui de faire partie d’une petite nation qui a beaucoup donné au monde, que ce soit en termes artistiques, culturels ou de créativité… Nous avons accompli beaucoup de choses et nous disposons de beaucoup de bonnes personnes mais cette absence de volonté de faire face aux institutions qui nous ont baisées, putain… Les gens disent : « Les Irlandais sont des rebelles, ils descendent dans la rue ! ». Et bien, non, ce n’est pas vrai. Tu connais la Troika ? Quand elle a pris des décisions pour l’Irlande et qu’elle nous a baisées, nous avons juste payé pour l’Etat. Est-ce que les gens ont vraiment protesté ? Non, il pleuvait ce jour-là. « On s’en branle, on va regarder les Grecs mettre le feu dans leurs rues ». Je pense que les vrais rebelles sont ceux qui reconnaisse ce passé sombre et qui ont le désir de s’exprimer sur le sujet, sur ce qui s’est passé. C’est ma façon de voir les choses. Je suis dans la quarantaine aujourd’hui et je suis donc différent de celui que j’incarnais quand j’avais 20 ans. Quand les gens veulent te pendre pour des choses que tu as dit quand tu avais 19 ans alors que tu en as maintenant 40, c’est aussi insensé. Il faut grandir, devenir un homme, découvrir le monde et voir les gens avec un autre regard, sinon il n’y aura pas d’évolution personnelle. C’est encore un sujet compliqué ! (rire)

 

Parlons un peu du Hellfest maintenant. 2016 va marquer votre 4ème participation…

Je trouve que le line-up est incroyable à chaque fois. Le fait que tu puisses voir Tragedy sur une scène et Def Leppard sur une autre, par exemple. Le côté marché aux bestiaux des festivals me laissent froid quelquefois quand même : les festivals délaissent cette touche personnelle et c’est le cas pour la plupart d’entre eux. Mais j’aime l’atmosphère qui règne au Hellfest. L’ambiance au sein de la foule est plaisante… Si on excepte la présence de ces mecs qui se déguisent en animaux crétins, etc. Il faut vraiment être un péquenot pour faire ça. C’est une nouvelle génération : elle est là pour être au festival, pas pour voir des groupes. Au final, 4 participations, c’est bien ! Et c’est quand même compliqué pour s’y rendre, une vraie galère ! (rire)

 

Et que peut-on attendre de cette quatrième apparence ?

Nous essayons toujours de nous donner à 100%. Chaque groupe te dira la même chose mais nous essayons toujours de le faire. Si tu cherches à voir un truc passe-partout avec un refrain et un solo, et bien tu feras un mauvais choix avec notre groupe. Il faut essayer de s’évertuer à donner tout ce que tu as en toi. Je le répète : dis ce que tu penses, pense ce que tu dis. C’est très simple. Et si ceci a toujours un sens pour toi, il ne devrait pas être dur de t’impliquer dans ce que tu chantes, tu sais. Bon, OK, il y a toujours d’autres aléas, les problèmes techniques, du flottement, toutes ces choses qui peuvent compliquer la situation… Mais il ne devrait pas être compliqué de te donner à fond pour tes idées et ainsi, être sur scène doit être une putain de joie et de plaisir. Et pour nous, heureusement, c’est toujours le cas. Et quand ce ne sera plus le cas, j’abandonnerai, putain ! Ça ou alors si la scène devient insupportable. Et alors, je m’isolerai dans une ferme en Islande avec un fusil et j’attendrai l’apocalypse des zombies ou quelque-chose comme ça ! (rire)

 

Interview : Wombat

@Le Divan du Monde – 21/04/2016

Un grand merci à Roger (Replica) and Job (tour manager).