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Interview exclusive pour hellfest.fr : Mario Duplantier (GOJIRA)

6 juin 2016

« Dans un paysage où beaucoup de festivals sont raccrochés à de grosses industries, j’aime le fait que le Hellfest soit parti du Fury Fest pour devenir cette espèce de bête indomptable et qualitative. » – Mario Duplantier – Warner Music, Paris – 20/04/2016

 

Une journée de promo comme celle-ci, c’est plutôt un moment privilégié pour recueillir les premières impressions vis-à-vis du nouvel album ou typiquement un des aspects chiants du métier ?

Je trouve que procéder de la sorte est super. Aujourd’hui, nous sommes adultes et nous avons conscience de l’importance de journées comme celle d’aujourd’hui. Cette journée est très positive. Nous avons des retours sur l’album qui sont super. Pour nous, c’est très gratifiant car nous préférons que les gens aiment l’album plutôt qu’ils ne l’aiment pas. J’ai même l’impression qu’à l’unanimité, les gens aiment. Nous en sommes très contents. L’étape de promo est importante puisqu’elle permet de parler de l’album, de mettre des mots dessus, chose qui ne se fait pas dans un autre cadre. Il ne faut pas non plus négliger l’image de la promotion du groupe car c’est aussi une réalité : nous nous « vendons ». Entre guillemets, quoi ! (rire) C’est donc une étape riche, importante, même si nous connaissons maintenant tous les journalistes  car, pour la plupart, nous les avons déjà tous rencontrés. C’est presque une promotion en famille pour la partie française.

 

L’album (Magma) est prêt depuis quelques temps et ne sortira que le 17 juin. Dans cette phase d’attente, quel sentiment domine : anxiété, impatience, sérénité, inquiétude…

Déjà, il faut penser à soi-même et se dire : « Est-ce que je suis personnellement satisfait de cet album ? ». Ça, c’est la règle numéro un. J’ai pu avoir quelques frustrations sur les précédents albums, des petits sentiments de non-achevé sur certains points. Mais pour la première fois, je suis relax. Le lien entre moi-même et la musique est assez intime. Faire cet album a été un combat et, aujourd’hui, quand j’écoute les morceaux, je suis très content. Maintenant, l’attente va être plus dure à définir. Qui va l’aimer ? Qui ne va pas l’aimer ? C’est un album qui marque un changement. Nous nous attendons à tout mais je pense que les gens qui respectent le groupe pour sa capacité à changer vont surement nous suivre aussi dans ce truc-là. J’attends, on verra bien… Mais, moi, je suis content.

 

Avant de s’atteler à sa conception, au-delà de vouloir proposer la meilleure musique qui soit, quels étaient l’objectif/l’ambition de cet album ?

Comme d’habitude, l’objectif reste le même : proposer une musique qui nous corresponde réellement. Que nous soyons en phase avec nous-mêmes. Nous ne voulons pas nous auto-caricaturer. Nous ne voulons pas juste répondre à l’attente. Nous ne faisons pas du Gojira pour rassurer les gens qui veulent du Gojira : nous voulons faire de la musique avec laquelle nous sommes complètement en phase. Le plus compliqué a été, une fois tous réunis dans le local, de définir ce que nous souhaitions faire, jouer. Ça a représenté beaucoup de travail mais, au final, je le redis : nous sommes en phase avec cet album.

 

Pour moi, le magma, c’est de la matière en fusion, une force destructrice, de l’instabilité, de la suffocation… Mais à l’écoute de l’album, j’ai davantage un sentiment de maturité, de force tranquille. Pour toi, c’est quoi le magma ?

Ce que tu dis est intéressant et je te suis complètement. C’est la matière en fusion, c’est la matière destructrice mais c’est aussi le Soleil, le cœur de la Terre. C’est un peu la mère de la Terre. C’est aussi un symbole qui me fait peur et me rassure en même temps. Le magma, c’est aussi le feu qu’il y avait en nous pendant la période de composition. Nous étions symboliquement en fusion à l’intérieur. Magma, c’est plein de choses. Ce que nous avons toujours fait jusque-là a toujours été du pur magma : pas trop de mots, ce n’est pas intellectuel, c’est de la musique. Magma correspond bien pour définir notre musique, je trouve. Et ça reflète particulièrement bien la période que nous venons de vivre.

 

Le titre de l’album s’est donc imposé de lui-même ?

Il s’est imposé de lui-même, oui. Techniquement, j’ai mis cette idée sur la table après que nous ayons composé un riff, qui est aujourd’hui le riff de « Magma ». Il est issu d’un jam avec Joe (Duplantier – guitare et chant) et j’ai adoré. Je me suis dit : « Je suis certain que ce riff va faire un bon morceau ! ». Du coup, nous lui avons donné un nom de travail – car nous avons l’habitude de procéder de la sorte, en affichant une feuille avec les différents titres. Et j’ai choisi de l’appeler « Magma » car ce riff en lui-même me faisait penser à du magma. C’est resté un nom de travail pendant un an. Nous l’avons bossé, peaufiné, jusqu’à ce qu’il aboutisse sur l’album dans une version plus progressive, plus épique. Quand il a fallu choisir le titre de l’album, c’est devenu comme une sorte d’évidence.

 

C’est le morceau-clé de l’album, en quelque sorte ?

Probablement. En plus, nous l’avons positionné au centre. Au début, l’idée était de le placer à la fin. Mais nous avons préféré l’insérer au centre, comme quelque chose que nous assumons, comme le cœur de l’album, le cœur de tout.

 

Depuis ses débuts, Gojira a rencontré un succès croissant et n’a pas vécu de « coup de mou ». Appréhendes-tu de devoir faire face à un moment ou un autre à une phase de stagnation ? Magma pourrait être un flop par exemple. Tu y penses ?

Ouais ! (rire) Je pense que nous avons mis tellement de passion et de travail que l’album ne pourra pas être un flop pour nous-mêmes. Si j’avais eu une impression mitigée sur l’album, là, j’aurais eu un peu d’appréhension. Bien-sûr, je ne suis pas maître des futurs évènements et je n’ai donc aucune idée de quoi le futur sera fait. Mais, à titre personnel, ça ne peut pas être un flop mais une réussite. Nous verrons bien. « Réussite » n’est pas synonyme de « succès commercial ». Quand je vois certains groupes qui offrent une musique simpliste, un peu cheesy et qui cartonnent, je me dis que le succès commercial n’est peut-être pas forcément une fin en soi. Je ne sais pas… S’il faut faire de la musique qui sonne comme de la merde pour cartonner, ça ne marchera pas avec moi. Bien-sûr, nous y pensons quand même : « Et si un jour, tous nos fans nous lâchent ? ». Mais nous préférons nous focaliser sur la discipline et le travail pour aboutir au maximum.

 

Magma va sortir avec un accompagnement live. La réflexion est-elle complètement aboutie en termes de nouveaux morceaux à intégrer sur la setlist ? C’est déjà très clair pour vous ?

Pas très-très clair car la setlist se compose au fur et à mesure de l’expérience scénique et elle risque d’évoluer au gré de la tournée. Ce qui est clair, c’est que l’album a le potentiel pour être joué en live. Peut-être pas dans son intégralité mais quasiment, chose qui aurait été plus ambitieux avec L’Enfant Sauvage car il y avait des morceaux sombres et longs. Là, j’ai l’impression qu’il y a un format plus ludique, plus sympa, plus dynamique. Peut-être plus adapté à une interprétation live. Nous sommes en train d’en discuter en ce moment.

 

Jouer un album, ancien ou récent, dans son intégralité est quelque-chose qui t’intéresse ? De plus en plus de groupes le font. C’est un phénomène qui semble répondre à une certaine demande. Des projets en ce sens ?

Si on me supplie de jouer un album en entier, pourquoi pas, mais… Ce n’est pas quelque-chose que j’ai très envie de faire personnellement. Si nous nous sentons de jouer Magma dans son intégralité, nous le ferons. Mais c’est beaucoup trop tôt pour se projeter à ce stade. J’aime bien divertir, en donner un peu à tout le monde. Les fans veulent un morceau de tel album, un autre de tel album, etc. : c’est bien de leur donner ça. J’ai vu Korn sur la dernière tournée, où ils jouaient tout leur 1er album et j’ai trouvé que ça créait un truc un peu bizarre. Je sentais que même eux n’étaient pas complètement en phase avec ce truc-là, qu’ils se compromettaient. J’ai beaucoup de respect pour ce groupe mais j’ai trouvé que ce n’était pas forcément quelque-chose à faire.

 

Autre phénomène de mode qui se développe, même s’il reste plus confidentiel : le meet and greet payant. Vous allez peut-être être confrontés à cette pratique à l’avenir… Ton point de vue sur le sujet ?

Ce que je constate, c’est que les artistes sur la route, ceux qui essaient de faire vivre leur musique, font face à une réalité financière qui se complexifie. Les maisons de disque ont des deals à 360° : elles prennent sur l’argent des tournées, des disques… Nous nous retrouvons pris dans une sorte de tourbillon économique. Au final, nous faisons de moins en moins de bénéfices, nous, les artistes. J’ai l’impression que ces meet and greet payants sont une astuce pour essayer de continuer à vivre de sa musique. Le concept est très bizarre, c’est vrai. Je ne sais pas trop quoi en penser. Je suis mitigé, quoi. Nous l’avons fait une fois et, honnêtement, nous avons filé 50% à la maison de disques. Donc au final, nous n’avons rien gagné, quoi ! (rire) Ou très peu. Mais je me dis « Pourquoi pas ?». Car les gens ne sont pas obligés de le faire et ce n’est pas ça qui va m’empêcher de serrer la main aux fans après le concert, à côté du tour bus. Après, si quelqu’un veut quelque-chose de plus exclusif, s’il veut un poster unique, un t-shirt, pourquoi pas ?

 

Passons à un sujet un peu plus lourd. Depuis les évènements qui ont frappé Paris en novembre 2015 et plus particulièrement Le Bataclan, conçois-tu différemment l’exercice de ton métier dans le contexte du live ?

Oui, bien-sûr. Nous y pensons tous. Et si je vais voir un concert en tant que spectateur, j’y pense tout autant, même plus. Des gens présents qui ont assisté à notre dernier concert au Bataclan devaient également être au concert des Eagles Of Death Metal et ils assisteront à nos prochains shows parisiens… Tous ces gens doivent garder un traumatisme immense. Nous sommes tous traumatisés, de près ou de loin. Moi, je suis traumatisé de loin. C’était vraiment irraisonnable, incalculable. Nous avons le choix : soit de rester traumatisés, soit d’essayer d’aller de l’avant. Je ne parle pas des malheureuses personnes qui étaient dans la salle et qui ont pu s’en sortir, qui ont vu tout ça. Je ne peux même pas imaginer leur ressenti. Je parle des musiciens et des habitués des concerts : il faut continuer à y aller et ne pas céder au nonsense.

 

Entre la sortie de L’Enfant Sauvage et celle de Magma, tu as été confronté à une naissance, une disparition, ce qui fait de toi un homme différent, forcément. Mais es-tu également devenu un musicien différent ?

Oui, je suis un musicien différent. Je suis un peu moins dans la satisfaction, dans le fait de pouvoir prouver techniquement. Les batteurs de metal extrême ont toujours ce besoin de prouver leur capacité technique, leur vélocité. Moi, j’ai lâché des trucs, j’ai lâché cette compétition, cette course à démontrer que je suis capable de faire ceci ou cela. Je sers plus la musique. C’est une manière d’être plus adulte, de se dire : « Je suis comme je suis ». J’ai envie d’être plus simple. « The Shooting Star », « Stranded » : j’avais envie de jouer simple et je l’ai fait, j’assume, je fais ce qui me fait plaisir. Je suis un gros fan d’Igor Cavalera. Et Igor Cavalera, ce ne sont pas des triples croches de 100 bpm mais de la puissance et du groove. On va dire que j’ai été plus Igor Cavalera-esque sur cet album ! (sourire)

 

Gojira est aujourd’hui la tête d’affiche du metal français. De par son statut, le groupe a-t-il une forme de responsabilité vis-à-vis de la scène française ?

Ouais, un petit peu… Je ne veux pas être prétentieux en disant ça. Nous avons conscience de l’impact de Gojira et nous sommes fiers de pouvoir faire parler de la France. Une association « France » et « metal » se fait avec Gojira et, du coup, ça met la France en lumière. Nous n’hésitons pas à parler de nos amis groupes français. L’autre jour, j’ai parlé de Trepalium à une radio d’envergure aux Etats-Unis, Sirius Radio : j’ai parlé de Trepalium pendant 10 minutes ! (rire) Ce sont des petits moments de satisfaction et, dès que j’ai l’occasion de le faire, j’en profite. Après « responsabilité », je ne sais pas… Déjà, je pense que tous les groupes sont responsables d’eux-mêmes. Si ça peut faire avancer les choses et aller dans le bon sens, être un peu moins risible aux yeux de l’étranger, c’est déjà ça. (sourire)

 

Hellfest maintenant. C’est votre quatrième participation. Des souvenirs en particuliers ? Qu’est-ce que ce festival t’évoque ?

Chaque Hellfest – chaque souvenir du Hellfest – reste intact. Je me souviens, d’autre part, du Fury Fest de 2003, avec Nostromo. C’est un truc qui reste en moi, quelque-chose de très fort. J’ai adoré la programmation, avec Candiria notamment, un de mes groupes préférés… Nostromo était intense et c’était la première fois que nous jouions devant des foules pareilles. J’ai également un bon souvenir de 2013. Chaque Hellfest a été un super souvenir. C’est un super festival.

 

Et la programmation de 2016 ? Il y a quelques groupes que tu as envie de voir en particulier ?

J’aimerais voir Black Sabbath. Je les ai vus quand j’étais jeune, quand j’avais 20 ans. Ça fait donc 15 ans que je ne les ai pas vus et j’ai donc hâte de les revoir. J’aimerais voir Rammstein, d’autant plus que je ne les ai jamais vus en live. Mais vu que c’est le vendredi et que nous jouons le dimanche, ça ne va pas être possible. Megadeth et tous les autres, nous avons déjà tourné avec eux. Globalement, c’est un festival de qualité, avec une programmation solide. Il y en a pour tous les goûts et c’est devenu un évènement majeur au niveau international. Et qui va bien au-delà de la scène metal : le Petit Journal en parle, etc. L’impact du festival est vraiment devenu important. La qualité des services, l’esthétique, l’aménagement de la zone backstage, les sculptures : il y a un vrai esprit, une vraie âme. Dans un paysage où beaucoup de festivals sont raccrochés à de grosses industries, j’aime le fait que le Hellfest soit parti du Fury Fest pour devenir cette espèce de bête indomptable et qualitative.

 

Le dimanche 19 juin, hormis peut-être un « happy birthday » chanté par la foule, que peut-on attendre du set de Gojira ?

Ouais, c’est mon anniversaire le jour de notre concert ! (rire) C’est mon anniversaire et ça intervient deux jours après la sortie de l’album… Donc il y aura de nouveaux morceaux. Nous ne jouerons pas en nocturne donc il n’y aura pas de grosse production mais ce sera un show de Gojira comme nous aimons les faire. C’est-à-dire avec du trac, avant de se défoncer sur scène !

 

 

Interview : Wombat.

@Warner Music, Paris – 20/04/2016

Un grand merci à Manon (Warner/Roadrunner)