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Interview exclusive pour hellfest.fr : Jeff Pilson (FOREIGNER)

9 mai 2016

« Quand il est question d’un concert de rock, je veux beaucoup d’énergie et beaucoup de monde » – Jeff Pilson – 17/02/2016 – Lincoln Center, New York

 

 

Alors, comment vas-tu?

Super. Je suis très occupé mais je vais bien.

 

Occupé à faire quoi ?

A effectuer cette tournée. Reprendre la route représente toujours beaucoup de boulot et je suis également en train d’enregistrer des trucs.

 

Tu fais partie de Foreigner, tu as joué au sein de Dokken, avec Dio… Ça fait quoi d’être une icône des années 80 ?

Je ne sais pas si cela suffit de faire à moi une icône. Dokken ou Dio le sont mais je ne me qualifierais pas personnellement comme une icône. Je suis fier du chemin accompli : j’ai eu une super carrière et je suis content de pouvoir continuer à accomplir cette carrière. Je ne suis pas du genre à regarder en arrière : je vais de l’avant et collabore avec d’autres artistes. Il faudrait que je me plonge dans mon passé plus que je ne le fais actuellement. Mais je suis très reconnaissant vis-à-vis de cette période et je suis conscient qu’elle m’a ouvert de nombreuses opportunités par la suite.

 

Avec quels artistes es-tu en train de collaborer ?

Je suis actuellement en train de travailler avec un chanteur pop qui se fait appeler Angel et qui est fantastique. Une des meilleures voix qu’il m’ait été donné d’entendre. Il y a également Last In Line qui a été une expérience géniale même si, malheureusement, les musiciens n’auront plus l’occasion d’enregistrer un album ensemble. (suite au décès de Jimmy Bain, l’incertitude demeure quant à la poursuite de l’activité du groupe). J’adore contribuer à tous ces projets.

 

Qu’est-ce qui entretient ce feu?

Je pense que c’est la prise de hauteur musicale que te procure la collaboration. Tu atteins une sorte de plénitude. Ce que tu réussis à produire collectivement est supérieur à la contribution individuelle de chacun. Quand ce moment arrive, c’est le meilleur sentiment que tu puisses éprouver. Tu ressens une émotion proche quand tu joues live mais quand tu es en phase d’écriture et d’enregistrement, tu as ce truc particulier qui se passe quand la musique vit. C’est vraiment le moment que je préfère.

 

Quels sont les artistes que tu rêverais d’enregistrer ?

Je ne rêve pas souvent d’enregistrer d’autres personnes que celles avec lesquelles je suis déjà en train de travailler. Mais j’adorerais travailler avec Mark Rodson un jour – ce serait vraiment cool. J’aimerais aussi beaucoup bosser avec Slash – nous avons déjà fait des trucs ensemble et j’ai beaucoup apprécié. Il a un vrai une vraie oreille musicale. Il n’y a pas beaucoup de gens avec lesquels je n’ai jamais travaillé jusqu’à présent et avec lesquels je pourrais bosser. Genre, ce serait cool de pouvoir travailler avec Dave Grohl et Paul McCartney mais ça n’arrivera pas.

 

On est quelqu’un à part quand on a vendu plus de 15 millions d’albums… Je suppose que tu peux plus facilement entrer en contact avec des artistes que la plupart d’entre nous… Ou rencontres-tu encore des obstacles ?

Je rencontre toujours des obstacles, oui. Si Dave Grohl est à un certain niveau, je suis bien en-dessous. Mais Dave Grohl doit aussi avoir l’impression de rencontrer des obstacles à son niveau. Même si dans son cas, je pense qu’il s’agisse plus de trouver du temps que de rencontrer des obstacles. Les gens ont aussi une vie.

 

Comment trouves-tu un équilibre entre ta vie privée et ta carrière ?

Je suis très chanceux car j’ai une famille très compréhensive et j’ai un studio dans ma maison. Mais comme ce studio est hébergé chez moi, ma famille doit accepter le fait que des gens y vont et viennent. Mais cela signifie également que je ne suis pas éloigné tout le temps, ce qui est appréciable. Je pense que quand tu aimes vraiment la musique, la solution s’impose d’elle-même.

 

En tant que fanboy, j’ai toujours été fasciné par l’histoire de George Lynch (ex-Dokken) sniffant de la cocaïne derrière les amplis au Monsters Of Rock…

(rire) Qui t’as raconté cette histoire ?

 

Don Dokken…

C’est probablement une histoire vraie. Je n’ai rien vu mais ça a dû se produire.

 

Et toi, tu l’as déjà fait ?

Avec Dokken, je n’ai jamais pris de drogue avant de monter sur scène. Il m’est arrivé de boire un peu de bière et ça m’avait plutôt mis mal à l’aise. Par contre, les après-concerts étaient une autre histoire.

 

Tu n’as jamais été un peu high avec d’autres groupes ?

Quand j’étais plus jeune, bien-sûr. A partir de Dokken, ça n’a plus été le cas.

 

La sobriété est devenue un enjeu ?

Pas vraiment. Je n’ai pas recherché à devenir sobre mais je le suis désormais. C’est juste que j’ai constaté que les drogues impactaient négativement mes performances. C’était le simple constat que j’étais meilleur quand je n’étais pas dans les vapes.

 

Donc George Lynch est plus performant quand il est high ?

George ne ferait plus ça maintenant. Ça remonte à loin. Ce genre de truc n’a dû se produire qu’une poignée de fois. Il ne ferait jamais ça aujourd’hui, loin de là.

 

Tu vas prochainement jouer au Hellfest. Qu’est-ce que ça fait d’être en mesure de jouer régulièrement devant des dizaines de milliers de personnes ?

C’est assez génial. Quand tu joues du rock, surtout si tu insistes davantage sur le côté heavy, c’est l’idéal : un public nombreux et des grandes salles. J’adore ça. Certains musiciens te diront qu’ils préfèrent jouer des concerts intimistes dans des clubs. Ce n’est pas mon cas ! Les concerts acoustiques ne me dérangent pas, j’aime bien même. Mais quand il est question d’un concert de rock, je veux beaucoup d’énergie et beaucoup de monde.

 

J’ai pu observer que Foreigner avait participé à peu de festival metal ces dernières années. Voir Foreigner à l’affiche du Hellfest m’a un peu surpris. Qu’est-ce que ça fait de se retrouver à jouer à côté de groupes de death metal ?

C’est excitant pour moi. Je me rappelle avoir joué au Bang Your Head en Allemagne avec Foreigner et le public n’attendait pas grand-chose de nous. Mais nous lui avons botté le cul. Les gens ont dit : « Wow ! Ils sont super bons! ». J’ai toujours pensé que Foreigner était un groupe plus heavy qu’on veut bien le dire. Les ballades ont pris une telle importance dans l’esprit des gens qu’ils ont oublié que nous avons également été un groupe de hard rock un jour. Pas besoin de faire du heavy metal pour sonner heavy. Nous avons aussi des passages heavy.

 

A titre personnel, tu n’aimes pas le death metal ?

J’apprécie certains de ses aspects. Je ne suis pas dingue du chant mais j’apprécie toutes sortes de musiques. J’aime Slayer – ce n’est pas un groupe de death metal, certes, mais j’aime beaucoup Slayer. Mastodon est super aussi. J’aime beaucoup de groupes heavy mais, pour en revenir au death metal, l’approche vocale n’est pas celle que j’aime. Je comprends la musique mais les vocaux sont devenus tels qu’ils lui ont fait perdre sa fraîcheur.

 

Tu as mentionné que Foreigner avait un jour été un groupe de hard rock. Ce soir, Foreigner joue un concert acoustique au Lincoln Centre. Qu’est-ce que ça signifie à tes yeux concernant le groupe,

Cela signifie que notre musique fonctionne dans des contextes différents. Nous ne sommes pas là pour incarner un groupe de hard rock ou un groupe qui joue en acoustique. Le fait de pouvoir aussi bien donner un concert acoustique au Lincoln Center ce soir que jouer au Hellfest dans quelques mois est génial ! Cela signifie que c’est la musique qui prime sur le genre. Je déteste les genres, ça me rend malade. J’adore les shows acoustiques : ils me procurent beaucoup de plaisir. Le chant devient si important dans un tel contexte. Je me fous des genres et des étiquettes : ce qui m’importe, c’est la qualité de la musique. J’adore ça. Les seules personnes que ça puisse déranger sont des puristes qui n’aimeront pas Foreigner de toute façon.

 

Comment peut-on qualifier quelque chose comme étant de la « bonne musique » ?

Si on pouvait appliquer une définition, il n’y aurait plus ce caractère si spécial. Il y a vraiment une qualité, un truc spécial. Quand la musique te procure des émotions et te fait passer à un autre niveau, c’est spécial. Par exemple, si je te dis « si nous descendons la rue, notre ombre sera plus grande que notre âme », ça ne veut rien dire en tant que tel. Mais si tu intègres toutes les informations, il y aura une vraie signification derrière. On entre alors dans le cadre de quelque chose relativement nouveau pour la psychologie humaine. La musique n’a que quelques milliers d’années alors que les humains en ont des millions. Notre habilité à comprendre la musique s’est développée. Peut-être que ça a commencé il y a 50.000 ans mais durant les 10.000 dernières, nous avons vraiment pris conscience de cette chose qui s’appelle la musique. Selon moi, la musique est une évolution supérieure – ce qui signifie que cela représente quelque chose pour les gens, c’est une expérience commune, même si elle ne dure que quelques instants. Et si cette expérience fait que le sentiment ressenti est plus puissant que les pensées, alors il s’agit de bonne musique.

 

C’est donc quasiment du domaine du spirituel ?

Oui, en grande partie, je pense.

 

As-tu déjà entendu parler de cette théorie néandertalienne qui induit que le langage a commencé à se développer entre les premiers hominidés par le biais du chant ?

Je n’en avais jamais entendu parler, c’est intéressant. Intuitivement je pense que le langage est quand même arrivé en premier car l’harmonie que requière la musique est plus subtile que le langage lui-même. Ce n’est que mon intuition mais je pense que le langage s’est développé en premier.

 

Je suppose qu’à ce stade je peux te demander de me livrer quelques paroles empruntes de sagesse.

Je suis très chanceux : la musique est mon métier, j’en joue en public, j’en enregistre et j’en aime profondément tous les aspects. Le fait de pouvoir continuer à le faire dans le contexte cinglé l’industrie musical d’aujourd’hui est incroyable. Je détesterais être un nouvel artiste : ce serait déprimant. Je pense que le plus important est que les gens continuent à soutenir la musique. C’est le seul moyen pour déterminer comment la monétiser, de sorte à ce qu’elle soit attrayante pour les bonnes personnes. Si nous n’y parvenons pas, la musique aura le même destin que le dodo. Elle doit rester pertinente avec des gens capables de gagner leur vie par son biais. Beaucoup de gens ne parviennent pas à gagner leur vie, vu l’état actuel de l’industrie musicale. Si le problème n’est pas résolu, la musique va en souffrir. Le grand public n’a l’opportunité d’entendre qu’une fraction de ce qui est à disposition et ça, je considère ça criminel. Beaucoup de choses ne se voient pas accorder la moindre chance. Tant que ce seront les comptables – aux yeux desquels seul l’argent compte – qui seront décisionnaires, la musique ne sera jamais au cœur de la culture comme elle l’était lors des décennies passées. Il faut que quelque chose se passe, que quelqu’un trouve une solution au problème. Ce n’est pas parce que l’industrie musicale a mal tourné qu’il ne se passe rien en termes de musique. Ҫa devrait se résoudre mais ça va prendre du temps avant quel les gens soutiennent la musique. Achetez la musique que vous aimez, soutenez la musique que vous aimez.

 

 

Interview : Matt Bacon.

Lincoln Center, New York – 17/02/2016

Un grand merci à John Lappen & Robin Irvine