News

Interview exclusive pour hellfest.fr : Ivar Bjørnson (ENSLAVED)

18 avril 2016

« Comment est-ce même possible ? On  trouve au Hellfest tous les bons groupes qui n’y ont pas joué l’année précédente ! »Ivar Bjørnson Irving Plaza, New York – 15/12/2015

 

 

Comment vas-tu?

Je vais bien, merci.

 

Comment se passe la tournée ?

Elle se passe super bien. Nous sommes dans la dernière semaine. Nous avons passé un mois fabuleux à travers les States. Le package (Between The Buried And Me, Enslaved, Intronaut et Native Construct) est différent pour nous et nous apprenons énormément. Et ça reste très fun.

 

Différent à quel point ?

Nous sommes toujours un peu les intrus, un peu à part. En règle général, nous sommes toujours le groupe un peu plus progressif ou mélodique sur une affiche. Sur cette tournée, nous sommes l’unique groupe qui joue le même riff plusieurs fois au sein d’un morceau ! Nous sommes comme le groupe punk de la tournée ! C’est sympa de rencontrer chaque soir, aussi bien des gens qui sont notre public habituel que des têtes nouvelles. Je ne pense pas qu’il nous ait été donné de jouer devant autant de monde depuis que nous avons ouvert pour Opeth.

 

C’est quelque chose que vous souhaitez poursuivre aux States ? Ouvrir pour des groupes comme Between The Buried And Me pour développer votre public ?

Non. C’est comme avec nos albums, il n’y a pas vraiment de stratégie particulière derrière. Là, la priorité du moment, c’est cette tournée. Arrivera ce qui devra arriver. Il pourraît être plus naturel de jouer en headliner la prochaine fois. Jusqu’à présent, nous avons toujours essayé de jouer en première partie d’un groupe qui soit unique en son genre, comme Dimmu Borgir par exemple. Between The Buried And Me est un peu plus metalcore, c’est clair. La prochaine fois, nous pourrions nous intégrer dans un package country/western avec Hank III, pourquoi pas ?!

 

Et si vous deviez justement ouvrir pour un artiste de country/western, ce serait qui ?

Hank III serait un bon choix. Willie Nelson serait sympa mais je pense que beaucoup de ses fans nous colleraient un procès ! J’aime l’atmosphère d’humeur changeante des trucs country/western : c’est assez metal, en fait. Ça peut être sombre, déprimant et atmosphérique.

 

Si la country peut être metal, qu’est-ce qui définit la lourdeur dans le metal selon toi ?

Bonne question. Ce n’est pas nécessairement l’accordage. Je pense que beaucoup de gens restent bloqués sur ce point. C’est une sorte d’objet indéfinissable dans le cadre de la musique, c’est une sorte d’attitude. Ce n’est pas de la physique quantique, c’est de la musicalité quantique. C’est comme s’il y avait un truc particulier en son sein. Il évolue au sein de l’état d’esprit des compositions et il résonne à travers ces dernières. Ça affecte le toucher des cordes et la tonalité, qu’il y ait de la distorsion ou non. Ce n’est pas juste quelque chose que tu peux obtenir en t’accordant bas sur une huit-cordes. Au niveau des notes, il y a beaucoup de morceaux heavy qui sonnent comme Bugs Bunny. L’équipement choisi peut notamment rentre le son atroce. Les morceaux de Johnny Cash, particulièrement les plus simples, sont juste super heavy.

 

Ma curiosité a été attisée quand le package a été annoncé Comment réagissent les fans de metalcore à la musique d’Enslaved ?

Ils aiment bien. C’est bon de jouer avec des groupes dont les fans ne nous ont jamais vus avant. Les premiers morceaux paraissent un peu étranges. Nous démarrons avec un de nos morceaux les plus heavy alors que le reste du set est plutôt mid-tempo. C’est ce que tu fais quand tu es plus âgé et que tu joues devant un public jeune : tu démarres avec quelque chose plus metal. Tu sens alors la confusion des sentiments. Genre : « Ce n’est pas ce à quoi je m’attendais ». Puis à partir du deuxième ou du troisième morceau, ça commence à hocher de la tête. Et enfin, à partir du quatrième ou du cinquième, ça headbangue. Quand nous parlons avec eux, ils sont toujours stupéfaits de constater à quel point nous sommes heavy et ils apprécient vraiment nos lignes mélodiques auxquels ils peuvent s’identifier. Ça équilibre avec les vocaux hurlés. Cinquante minutes c’est la durée qui nous permet de traverser les différentes phases : surprise, confusion, reconnaissance et acceptation.

 

Vous avez démarré Enslaved alors que vous étiez très jeunes. Qu’est-ce qui vous a motivé à poursuivre dans cette voie,

Je pense que ça pourrait tout simplement reposer sur notre conviction que l’art est quelque chose de très spécial. Non seulement il permet de développer un certain talent mais il est aussi nécessaire et dispose d’une fonction sociétale d’une certaine façon. Nous devons tous contribuer à quelque chose. Nous avons foi en l’humanité. Nous voyageons beaucoup et avons l’air heureux sur scène, nous ne sommes pas dans un cliché black metal. Nous ne voulons pas détruire le monde mais proposer une alternative. Je ne pense pas que nous ayons besoin de traiter de politique car cela réduirait notre champ en termes de géographie et de temps. Si tes paroles ont pour sujet la politique d’aujourd’hui, ton art n’aura une véritable portée que pendant cinq ans et sera restreint à un ou deux pays. Il est important de s’intéresser à la condition humaine. Certaines personnes ont de grandes qualités pour construire des maisons. Je me ruinerais les doigts si j’essayais de le faire mais, par contre, je sais jouer de la guitare. Je n’imagine pas que nous ne fassions pas de musique. Ce n’est clairement pas pour des raisons d’argent ou de gloire. Je peux me balader à New York ou même où j’habite sans être dérangé.

 

Je parlais justement de ce point-là avec les gars de Def Leppard, lesquels ne sont jamais reconnus. Ça fait quoi de se produire devant quarante mille personnes et puis…

Je ne le voudrais pas de toute façon. Quand tu franchis ce seuil, l’art devient secondaire. Il n’y a que peu de personnalités qui sont capables de gérer ça. Elles sont vraiment rares. Pour le reste, la machine est cassée.

 

Tu as eu la chance de jeter à la programmation du Hellfest ?

Oui. C’est comme d’habitude : je la découvre et je me dis : « Comment est-ce même possible ? On y trouve tous les bons groupes qui n’y ont pas joué l’année précédente ! ». Ça me fait également dire que c’est cool d’y jouer mais que ce serait aussi cool de simplement pouvoir y aller. Nous devons probablement jouer autre part le jour d’avant et le jour d’après. Il se trouve qu’un de mes meilleurs souvenirs de concerts s’est déroulé au Hellfest. Killing Joke jouait sur la Mainstage et j’ai raté le bus call. Le bus a dû faire demi-tour pour venir me chercher. J’étais devant la scène et j’ai vraiment craqué.

 

Tu as un message à l’attention du public ?

Nous adorons y revenir et nous apprécions d’avoir le privilège de revenir régulièrement et d’y recevoir le fantastique accueil que nous réserve le public à chaque fois. Le challenge est de rendre l’expérience unique.

 

J’aimerais que tu finisses cette phrase pour moi : « Je n’ai jamais raconté cette histoire et je ne devrais sans doute pas le faire mais… »

C’est une histoire stupide mais le riff principal de notre morceau « Isa » est la résultante d’un horrible échec de ma part lors d’une tentative d’exécution du morceau « 1979 » des Smashing Pumpkins. « Oh, ce n’est pas vraiment ça mais je peux l’utiliser pour quelque chose d’autre ! ».

 

Tu as mentionné à quel point l’art était important. Ceci doit expliquer ton amour pour la musique ?

Oui. J’aime les sensations qui en ressortent et qui l’amènent à un niveau intellectuel. C’est une libération. J’en ai pris conscience ces dernières années car la musique est une partie importante de ma vie et je suis un artiste et un amoureux de la musique. Nous avons vu le modèle global de l’industrie musicale être complètement chamboulé. Il est construit sur des lignes géo-politiques et géo-religieuses et il y a des gens dans le monde qui essaient de détruire l’art, la musique. Ça rappelle le contexte de la Seconde Guerre Mondiale en Grande-Bretagne quand le Ministre de la Défense a suggéré de réduire le budget de la culture. Churchill lui a répondu : « Pourquoi gagner la guerre s’il n’y a plus de culture après ? ». Voilà où nous en sommes. Maintenant que j’ai des gosses qui vont voir des concerts, je réalise que c’est quelque chose de spécial.

 

Quelques mots emprunts de sagesse pour conclure ?

Nous attendons le Hellfest avec impatience ! Cette interview m’a bien motivé, je vais vérifier mon emploi du temps et planifier tout ça !

 

 

Interview : Matt Bacon.

@Irving Plaza, New York – 15/12/2015

Un grand merci à Kristin (Nuclear Blast USA).