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Interview exclusive – hellfest.fr : BARONESS [John Baizley (chant & guitare)]

7 juin 2017

Baroness

« Quand je jette un œil dans le rétro, je me dis : j’aurais dû dormir l’année dernière « .

John Baizley – Tilburg – 21 avril 2017

 

 

A Philadelphie,  tu es un punk super connecté alors qu’ici, au Roadburn, tu es le curateur du festival. Comment vis-tu cette dualité ?

Je n’y vois pas de dualité. Si je le percevais comme tel, il me faudrait me comporter différemment. Année après année, nous nous sommes toujours appliqués à agir de la même façon, que cela soit dans un contexte « bricole » ou sur une scène gigantesque. C’est ce qui est intéressant et quelque-chose que je ne vois pas très souvent dans ce contexte : des gens qui viennent d’un background plus intimiste et qui ne tombent pas dans une sorte de culte de la personnalité et qui essaient de faire gonfler leur image. Pour moi, c’est important de démystifier la chose. Ce n’est pas toujours ce qui est le plus facile à faire et, d’un point de vue professionnel, ce n’est pas toujours la meilleure chose. Mais il n’y a pas d’alternative : nous sommes comme ça. Il nous serait très compliqué de nous comporter égoïstement et ne nous croire plus important que nous le sommes. Ça rendrait un mauvais service au groupe et il ne serait pas naturel de penser que la taille de la scène sur laquelle nous jouons nous rend plus grands et meilleurs. J’ai envie d’inspirer les gens de la même façon que je l’avais été moi-même dans les années 90 par tous ces musiciens étranges qui avaient fait l’objet d’une attention soudaine de la part de l’industrie musicale. Je laisse la valeur commerciale associée de côté. Quand j’étais gamin et que je n’étais pas capable de jouer, tous ces groupes m’ont motivé à le faire. Je suis satisfait du résultat actuel. Je suis content que nous n’ayons pas à cacher ce que nous sommes au public. Nous devons conserver privé ce qui doit rester de l’ordre du privé. Mais je trouve qu’il est important qu’il y ait des groupes qui n’aient pas besoin de succomber aux travers de la célébrité ou à la fausse humilité. Tu peux être fier et avoir de la confiance en toi tout en faisant des erreurs. J’adore faire des erreurs : elles ne me posent pas problème.

 

Et comment passer ce message à quelqu’un qui est fan d’un groupe comme Metallica ?

A travers des actes. Il faut jouer de façon authentique. Nous ne nous embarrassons pas des détails auxquels de nombreux groupes s’intéressent en termes d’image, de comportement et d’interaction avec tous les gens qui les entourent et qui les amènent à créer une distance avec les gens qui achètent un ticket de concert standard. A mon niveau, une partie importante de notre soirée est celle qui intervient après notre concert, lorsque nous nous rendons accessibles pour notre public et que nous échangeons avec lui. Nous voulons montrer que ce que nous faisons est réalisable par quiconque y met en œuvre l’énergie et effectue les sacrifices nécessaires. Il faut également être chanceux à plusieurs reprises en chemin et c’est ce qui nous est arrivé : et c’est parce que nous avons été chanceux que nous éprouvons de la gratitude.

 

J’ai toujours été frappé par la gentillesse dont tu fais preuve. Comment fais-tu pour rester si agréable face à tant d’adversité ?

L’adversité, les traumatismes, l’anxiété et les pièges qui nous ont causé de grandes blessures ne sont fondamentalement pas différents de ceux subis par tout le monde. Ce que nous avons enduré après notre accident, n’a modifié ni notre passion, ni notre amour pour ce que nous faisons, ni notre dévouement, ni notre implication à aller de l’avant. Cette épreuve a davantage été une leçon mais n’a pas modifié ma personne. Ce n’est pas parce que tu rencontres des difficultés que tu dois devenir aigri. Chaque soir, pendant une heure et demi, je n’ai pas à ressentir de la douleur. Je n’ai pas besoin de ressentir tout le poids et tout le stress de la vie quotidienne et c’est aussi comme ça que la musique doit être pour le public. Comme tu le sais, j’assiste fréquemment à des concerts en tant que spectateur. Le feeling est identique pour moi : je veux de la musique enjouée qui me fasse me sentir bien et de la musique plus torturée pour me fasse réfléchir. Avec Baroness, nous essayons d’être des fans, des musiciens et des êtres humains qui prennent au sérieux ce qu’ils font mais sans se prendre trop au sérieux : nous montrons que la musique populaire a un côté humain.

 

Baroness a signé avec Q Prime Management bien que le groupe ne soit pas vraiment son cœur de cible. Comment fais-tu pour communiquer avec des gens qui ont plutôt l’habitude de parler marketing avec Metallica alors que toi tu as plutôt des racines punk ?

L’idée de maintenir des racines punk n’empêche pas de grandir ! Il y a une incompréhension vis-à-vis du punk. Ce truc ressurgit toujours dès lors que tu commences à devenir plus gros et les gens te rejettes pour cette raison, ça nous est arrivé aussi.  Mais pas avec les gens qui nous connaissent mieux ou qui ont des goûts larges en termes de musique : eux comprennent notre démarche. Ce n’est pas comme si nous cherchions à quitter quelque chose ou que nous essayions de rejoindre quelque chose d’autre : nous avons juste effectué un changement. Il faut travailler en changeant certaines choses. Si tu es choisi par une boîte de management qui bosse avec Metallica et les Red Hot Chili Peppers depuis des années, il faut que tu aies consciences de ce que tu fais et que tu saisisses les opportunités quand elles se présentent à toi. Pour ce qui est de Q Prime, leur style de management est de s’appuyer sur le talent et la direction artistique des artistes. Nous n’avons jamais eu la moindre discussion dans le but de nous rendre plus « marketable ». Les discussions ont toujours été honnêtes. Si nous devions sortir un album qui ne soit pas un succès commercial, la question serait soulevée. Ils nous diraient quelque chose genre : « Etes-vous 100% dans cette optique ? Car les ventes vont s’avérer difficiles ». Mais c’est nous qui décidons. Sinon cela pourrait altérer notre matériel. Quelle que soit la taille imposante que représente la structure, le principal reste de conserver un investissement à la tâche sans faille car la situation du marché n’est facile pour personne. Nous voulons avancer et grandir et un moyen de le faire est de ne pas toujours reproduire la même chose et de prendre des risques, s’aventurer sur des terrains avec lesquels tu n’es pas familier ou confortable et où, si ça ne fonctionne pas, rebondir. Si la relation de travail s’avère bonne, positive et créative, alors pourquoi la refuser ? Tout repose sur les individus, l’éthique, la moralité et la créativité. Si le deal est en accord avec ta mentalité et le chemin que tu veux prendre, alors dire non à de telles opportunités est une erreur. En revanche, s’il te paraît mauvais et à l’encontre de tes intérêts, ne le fais pas. Nous avons toujours pris soin de saisir les opportunités et de prendre les risques qui puissent nous servir le plus en termes de créativité. Quel que soit le point de vue financier. Nous sommes des musiciens donc nous n’avons jamais pensé faire plein d’argent.  L’idée derrière Baroness, c’est d’être ouvert : se procurer davantage d’opportunités créatives, travailler avec un éventail de gens plus important, fréquenter des scènes et audiences diverses. Nous voulons élargir notre horizon. Ça ne marche pas à 100% à chaque fois mais nous procédons de la sorte depuis des années. Nous avons eu recours à des managers et des agents tout en conservant cette attitude. Quand je ne pouvais plus bosser en tant que tour manager car cela impactait négativement notre travail sur la route car je n’avais pas le temps ou la capacité de le faire efficacement, nous avons engagé quelqu’un pour le faire. Quand nous n’avons plus été en mesure de gérer notre booking, nous avons dû engager un agent. Plus globalement, voilà ce que je veux entendre de la part des gens : « Je ne pense pas que je puisse développer davantage ton business mais j’aime ce que tu dégages et j’ai envie de voir ce que nous pouvons faire ensemble ». C’est ce genre de rapports qui m’intéresse.

 

Tu es un artiste qui évolue sur bon nombre de terrains. Pour quelles raisons as-tu besoin d’être une sorte de touche-à-tout pour avancer ?

Je suis très mauvais pour établir un vrai plan et atteindre un but bien précis. Plus ou moins, je me laisse guider par mon intuition. Je suis plutôt névrosé et je déborde d’énergie donc je suis toujours occupé à faire quelque chose. Je ne me considère pas du tout comme un touche-à-tout mais je m’intéresse à différents sujets et je ne vois pas pourquoi je ne devrais pas m’y consacrer. Surtout s’ils évoluent en parallèle de mon activité principale. Ma plus grande peur en tant qu’artiste, c’est d’être rattrapé par l’ennui ou que mon environnement devienne fade. Malheureusement, beaucoup de ces sujets consomment beaucoup d’énergie, demandent d’énormes sacrifices ainsi qu’une très forte implication. Ce n’est pas toujours sain mais je peux ainsi faire ce que je veux. Une de mes motivations première est d’être impliqué dans quelque chose qui m’enthousiasme ce qui, malheureusement, se formalise au détriment de mon temps, de ma vie sociale, de mon corps et de mon esprit. J’aime travailler. Mais je dois dire que ce n’est pas bon pour ma santé car, quand je jette un œil dans le rétro, je me dis : « J’aurais dû dormir l’année dernière ». J’aime aller au fond des choses. Je ne me lasse pas, bien au contraire. J’ai pu constater de quoi j’étais capable et ce n’est pas suffisant à mes yeux. Je veux juste accomplir plus de trucs à titre personnel.

 

Interview : Matt Bacon.