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Interview DEATHCODE SOCIETY

16 janvier 2018

deathcode society live2

Arnhwald (chant) et Nicolas S. (basse) – Vendredi 16 juin 2017

« Les codes ne sont plus ridicules à partir du moment où la musique est à la hauteur des codes » – Arnhwald

 

 

Comment se passe la journée pour vous jusqu’à présent ?

Nicolas : Vite.

Arnhwald : Vite, oui. Nous sommes arrivés tôt ce matin pour faire en sorte que tout se passe bien. Une fois la scène préparée et la partie technique un peu fastidieuse et stressante achevée, le concert commence vraiment et se passe en un clin d’œil. Et c’est alors déjà le moment de tout démonter, de se rendre au point presse… Les choses se déroulent très rapidement et tu n’as pas trop le temps de respirer. Mais tout s’est très bien passé.

Nicolas : Sans faire du suçage de boules, l’accueil a été au top. C’était très professionnel. Nous n’avons rencontré que de gens très compétents et très sympathiques : c’était un plaisir de jouer dans de telles conditions.

Arnhwald : S’adresser à des gens qui connaissent autant leur travail enlève une certaine pression. L’encadrement étant très bien assuré, nous n’avons eu qu’à nous occuper de nous-mêmes. Nous n’avons pas toujours la chance de bénéficier de telles conditions. Même si nous sommes un groupe très bas sur l’affiche, nous avons été extrêmement bien accueillis.

Nicolas : Exactement. C’était une de mes craintes : être les petits poissons perdus dans l’océan et être un peu laissés pour compte. Mais finalement, nous avons eu droit à tous les égards, ce qui s’est donc avéré très agréable.

 

Jouer au Hellfest pour un groupe comme le vôtre, ça s’apparente au franchissement d’un palier ?

Arnhwald : J’en parlais justement avec Franz (E. – guitare) hier. Il me disait : « je ne sais pas ce que nous allons faire de plus gros après ça ». Il disait aussi : « être en premier sur l’affiche, c’est un peu comme être dernier du Tour de France ». Mais au moins, ça veut dire que tu fais le Tour de France, non ?! Vu qu’il est compliqué de pouvoir faire mieux, il y a forcément une forme d’aboutissement. Pour un groupe français, c’est important de pouvoir figurer à l’affiche du plus gros festival de metal du pays. C’est un galon de plus sur notre uniforme, en quelque sorte.

Nicolas : Ça donne de la crédibilité, tout simplement. Ça figure sur le CV et ça entraîne un cercle vertueux, je pense. Les programmateurs seront plus enclins à te contacter si tu as joué au Hellfest plutôt que chez Pipo et Molo dans le sud de la France.

Arnhwald : C’est un petit peu plus prestigieux !

Nicolas : Ça engendre aussi un peu de pression. Nous savons que nous jouons ici devant beaucoup de gens. Il y a des amateurs et de professionnels : c’est une sorte de vitrine. Même si nous sommes tout en bas de l’affiche, il faut que nous soyons suffisamment bons et efficaces pendant cette demi-heure et ne pas nous louper. C’est excitant car c’est un challenge et une expérience extraordinaire. C’est également une marque de confiance. Quand autant de matériel est mis à ta disposition pour effectuer ton set, c’est comme si tu étais aux commande de l’USS Enterprise et tu n’as pas envie de chier dans la colle !

 

Se produire dans les festivals, c’est un moyen de jouer tout en se facilitant les choses sur le plan des contraintes logistiques et financières ?

Arnhwald : Oui, surtout dans le sens où le Hellfest est un festival qui nous a bien traités au niveau des conditions financières. Nous n’avons pas eu à nous plaindre alors que ça peut être un peu plus tendu sur d’autres dates. Nous avons l’habitude de nous produire à l’occasion de festivals mais nous n’entreprenons pas de tournées. Nous avons beaucoup joué dans des festivals organisés par des petites structures et donné quelques concerts avec d’autres groupes, une ou deux fois. Au global, nous n’avions jamais pu bénéficier de conditions aussi bonnes que celles d’aujourd’hui.

 

Deathcode Society a longtemps été un groupe qui ne donnait pas de concerts. Qu’est-ce qui vous a décidé à franchir le pas ?

Arnhwald : Le groupe a longtemps eu une activité souterraine, car c’était un projet annexe pour les musiciens qui le constituaient. A partir de 2010, il est devenu mon groupe principal et j’y ai alors jeté toutes mes forces. A partir de ce moment-là, nous avons pu aller beaucoup plus vite. Une fois l’album terminé (Eschatonizer – 2015), nous nous demandions si son interprétation scénique était faisable, en raison de sa richesse et de sa difficulté d’interprétation. Car si en studio, tout est faisable, sur scène, il est impossible de tricher. Plutôt que de faire de la merde, autant ne rien faire du tout. L’ami qui a sonorisé notre concert d’aujourd’hui nous a permis d’effectuer une résidence dans une salle bien équipée, en Alsace, pendant 4 jours, de sorte à pouvoir interpréter les morceaux en conditions scéniques. Et ainsi déterminer si ça fonctionnait. Et à notre surprise, ce fut le cas : ça a très bien fonctionné ! Nous étions donc prêts à faire des dates mais si faire du live n’était pas pour autant une obsession. Se faire plaisir sur scène était déjà la priorité dans un premier temps.

 

Au-delà d’apprendre sur soi en tant que musicien via l’expression scénique, on apprend aussi sur soi en tant qu’individu ?

Nicolas : Totalement. La scène exacerbe les névroses de chacun, surtout avant de jouer. Une fois sur scène, chacun déroule sa partition mais dans les minutes qui précèdent, celui qui est d’un naturel nerveux le sera encore plus avant de monter sur les planches. Notre batteur (Grégoire G.), qui est assez goguenard d’ordinaire, balance encore plus de vannes avant le début du set.

Arnhwald : Tous les traits saillants sont exacerbés. Et puis, nous jouons masqués. En conditions scéniques, je ne suis plus le bonhomme de tous les jours, je suis alors dans mon monde. Est-ce que ça me permet de découvrir des choses sur moi-même ? Probablement. Pouvoir le faire devant des centaines de personnes, voire des milliers comme aujourd’hui, je ne sais pas si j’aurais pu l’imaginer par le passé même si c’est bien le cas. L’idée n’est pas forcément de s’exprimer soi-même mais de d’exprimer quelque-chose à travers soi. Laisser vacant un certain canal, certaines choses s‘expriment… C’est comme ça que je le ressens : ce n’est pas de la médiumnité, il n’y a rien de mystique là-dedans. Ça peut rappeler ce que les surréalistes – des gens comme André Breton – ont essayé de conceptualiser au 20ème siècle : il y a des régions du psychisme qui sont activées quand on joue – quand on joue dans le sens « quand on est acteur » ou « quand on est musicien », et on ouvre un canal à travers lequel quelque chose de soi-même ou quelque chose d’autre s’exprime à travers soi. C’est ça qui m’intéresse dans mon travail de musicien, dans le travail créatif et dans le travail de représentation scénique. Essayer d’ouvrir ce canal à quelque chose d’autre qui n’est pas moi mais autre chose.

Nicolas : En ce qui me concerne, il y a aussi le côté « vaincre sa peur ». Je suis venu sur le site hier (jeudi). J’avais déjà joué au Hellfest il y a 10 ans pour me produire sous une tente de moindre importance, de la taille de celle du Metal Corner et je n’étais pas revenu sur le site depuis. Quand j’ai vu la taille de la Temple, j’avais l’impression d’être dans une cathédrale ! Ça te met le trouillomètre à zéro mais il faut y aller ! Autre choses qui facilite la démarche dans le groupe tient au fait que nous avons des masques : ça me tunnelise. Un jour, j’ai lu une interview de Slipknot où les gars disaient un truc très juste : il y a quelque chose de différent qui se produit dès lors que tu mets un masque. Je joue dans un autre groupe à visage découvert et le contexte s’avère très différent. Le masque tunnelise et m’aide à me focaliser.

 

Le black metal est une scène très codifiée (pseudonymes, maquillage, etc.), voire trop. Est-il possible de s’affranchir de tels codes tout en produisant du black metal de qualité ?

Arnhwald : Ce qui est assez paradoxal pour une scène qui a voulu exploser tous les codes ! Mais certains essaient en tous cas. Je pense notamment à toute la scène post-black metal qui dispose d’une image plus « dans la vie de tous les jours ». Ce qui m’a initialement intéressé au sujet du black metal, c’est justement cette discussion. Qu’est-ce qui est intéressant dans le black metal, au fond ? C’est un mouvement un peu « fin de siècle », au même titre que les mouvements décadents de la fin du 19ème siècle par exemple. C’est une musique qui a prétendu ouvrir une espèce de porte « vers l’autre côté ». Un peu : « les morts parlent aux vivants ». Des vivants qui se déguisent en morts pour pouvoir parler la langue des morts, en fait. Il y a quelque chose de rituel là-dedans. Au fond, je crois que c’est ce qui me fascinait quand j’ai commencé. J’ai commencé à m’intéresser au black metal par le biais des interviews des groupes et ces interviews me fascinaient. Je me disais : « ces gars-là ont une vision artistique, un truc extra viscéral à défendre : ça va loin ». Mais pour autant, je trouvais la musique nulle : mal produite, mal jouée, même un peu ridicule, grand-guignolesque… Jusqu’au jour où j’ai écouté Emperor. Emperor a positionné la musique à la hauteur du discours. Dans le black metal, il y a un potentiel et il faut être à la hauteur de tout : du discours, du pseudo, de l’image, etc. Ce n’est plus un jeu : il y a une nécessité d’être bon, d’être majestueux, de créer une musique qui te dépasse, qui écrabouille, comme la bande-originale de la fin des temps. Les codes ne sont plus ridicules à partir du moment où la musique est à la hauteur des codes. Je ne dirais pas que les codes sont obligatoires mais ils définissent un étiage à la hauteur duquel le musicien doit se trouver. J’ai un peu réfléchi à la question ces derniers temps.

 

Je vois ça, oui ! En termes d’actualité propre au groupe ; bientôt un nouvel album ?

Arnhwald : Bientôt. Nous sommes en train de composer, il y a tellement de sorties… Je m’intéresse énormément à ce qui sort, j’écoute de la musique tous les jours, je m’intéresse aux nouveaux groupes : j’ai envie d’être secoué par de la musique. Mais une question demeure ; « que va-t-il rester de ce torrent ? » Je n’ai absolument pas la prétention de dire que les albums de Deathcode Society vont rester et qu’ils seront encore écoutés dans 10 ans. Je n’en suis absolument pas persuadé mais j’ai envie d’en être : je veux que mes disques soient mémorables. A ce titre-là, j’ai toujours trouvé que les groupes qui prenaient leur temps avaient tendance à sortir des albums de meilleure qualité que les groupes qui avaient des productions extrêmement régulières et qui, au final, tombaient dans la redite, etc. Moi, j’ai besoin d’étudier, de lire, d’écouter des choses, ce qui génère un processus un peu lent. Je suis du genre à écrire 4 mesures et de les remettre en cause une heure plus tard. C’est un peu cérébral et donc un peu lent mais j’y travaille tous les jours. Je mets environ un trimestre pour composer un morceau…

Nicolas : Je confirme. Le processus artistique n’est pas vraiment : « j’ouvre les vannes ». C’est un vrai processus de distillation où tout est extrêmement mesuré.

Arnhwald : Du goutte à goutte.  Mais ça me fait chier car je suis le premier emmerdé. Car je suis aussi quelqu’un de pressé…

 

Le processus créatif est donc avant tout le travail d’un seul homme chez Deathcode Society…

Nicolas : Je vais m’exprimer pour Arnhwald. C’est très élaboré dès le début. Pour l’enregistrement du premier album, j’intervenais en tant que musicien de session pour interpréter les parties de basse. Au final, j’ai joué 90% de ce qu’Arnhwald avait composé : je n’ai modifié que ce qui ne me semblait pas pertinent en tant que bassiste. Tout le reste était remarquablement bien écrit, abouti et arrangé. Arnhwald dispose vraiment d’une vision globale concernant l’écriture, les autres musiciens agissant plus comme des intervenants mais si les guitaristes sont amenés à apporter des idées.

Arnhwald : Pour ce qui est de la partie instrumentale, des cordes, des accords : tout est harmonisé par mes soins. J’ai un studio chez moi, je peux jouer des instruments, en programmer d’autres et enregistrer le chant. Dans mes compositions, les guitares sont très rarement à l’unisson et je compte insister sur ce point pour le prochain album. Faire aussi en sorte que la basse soit plus mise en avant, qu’on entende davantage le caractère d’écriture en contrepoint, c’est-à-dire le vrai contrepoint. Pour ce qui est de la batterie, les indications que j’avais données pour le premier album étaient très précises également. Le prochain album intègrera sans doute des idées de Franz. Le chant disposera également d’une partie plus centrale car je suis en train d’adapter des poèmes du 20ème siècle. Je dois donc respecter la prosodie, la métrie, etc. J’apprends à chaque album. Pour le premier album, je m’étais reformé au solfège, à l’harmonie, à l’écriture : j’ai acheté des bouquins, j’ai potassé et écouté des centaines d’œuvres pour mieux comprendre l’écriture orchestrale, les habitudes des compositeurs pour s’assurer que ça fonctionne bien et adopter les bonnes pratiques et les bons réflexes. Ma culture musicale académique, je la dois au 1er album. Pour le 2ème, j’ai commencé à creuser de la poésie anglo-saxonne du 20ème siècle que je ne connaissais pas du tout. C’est amusant !

 

Interview : Wombat.

Un grand merci à Sarah (Dooweet).